Imaginez pouvoir vous réveiller, vous faire un café… puis appuyer sur “lecture” pour revoir ce que vous avez rêvé pendant la nuit. Une séquence floue, étrange, mais bien réelle, avec des images issues de votre propre inconscient. Ce fantasme de science-fiction n’est plus tout à fait irréalisable. Grâce aux avancées en neurosciences, en intelligence artificielle et en imagerie cérébrale, des scientifiques s’en approchent doucement. Mais à quel point ? Peut-on vraiment “filmer” un rêve ? Et que ferait-on de ce pouvoir ?
Le rêve, cet univers intérieur encore mystérieux
Le rêve est un territoire mental où se mêlent souvenirs, émotions, fantasmes, angoisses et absurdités. La science commence seulement à en comprendre la mécanique. On sait aujourd’hui que les rêves surviennent majoritairement pendant la phase de sommeil paradoxal (REM), quand l’activité cérébrale est intense, presque similaire à l’éveil.

Mais comprendre ce que quelqu’un rêve, sans qu’il le raconte au réveil, pose un défi colossal. Il ne suffit pas de capter l’activité du cerveau : il faut la traduire en images, en sons, en récits. C’est là qu’interviennent les machines.
Enregistrer les rêves : science-fiction ou réalité scientifique ?
Les premiers pas : lire le cerveau avec des machines
La clé pour “enregistrer” un rêve repose sur la lecture de l’activité cérébrale en temps réel. Pour cela, les scientifiques utilisent :
- l’IRM fonctionnelle (fMRI) : elle détecte les zones du cerveau activées en mesurant le flux sanguin.
- l’EEG (électroencéphalogramme) : il enregistre les ondes cérébrales via des électrodes posées sur le cuir chevelu.
Ces données sont ensuite interprétées par des algorithmes d’intelligence artificielle, capables de faire correspondre certains modèles d’activité à des objets ou scènes visuels.
Une vidéo de votre rêve, vraiment ?
En 2013, des chercheurs japonais ont créé un buzz mondial en affirmant avoir réussi à “reconstruire” ce que des volontaires voyaient dans leurs rêves. Concrètement, ils entraînaient une IA à reconnaître les motifs d’activité cérébrale associés à certaines images (chat, personne, voiture…). Ensuite, pendant que les volontaires rêvaient, la machine “devinait” ce qui apparaissait à l’écran mental.
Le résultat ? Pas un film HD, bien sûr. Mais des images floues, granuleuses, correspondant approximativement à des catégories visuelles. Une sorte de bande-annonce onirique en basse définition.
C’est imparfait… mais c’est un début.
Des projets innovants pour explorer les rêves
Dormio : le rêve semi-conscient sous contrôle
Le MIT a développé Dormio, un dispositif portable qui capte l’entrée dans le sommeil (phase hypnagogique) pour “injecter” des idées dans le rêve. Une voix chuchote un mot-clé (ex. : “tigre”) pendant l’endormissement, et le dormeur rêve… de tigres. Au réveil, le dispositif lui demande ce qu’il a vu.

Dormio ne filme pas le rêve, mais l’oriente et le documente, en mêlant capteurs EEG, IA et prompts sonores. Une version rudimentaire de contrôle et d’enregistrement de rêve.
REMspace et les rêves lucides interactifs
Autre piste fascinante : les rêves lucides. Certaines équipes, notamment REMspace (Russie), développent des technologies pour communiquer avec un rêveur pendant son rêve. Le rêveur lucide peut répondre à des stimuli (lumières, sons) et transmettre des signaux avec ses yeux ou ses muscles.
Cela ouvre la voie à une interface cerveau-machine dans le rêve, capable d’enregistrer des réponses, voire des scénarios, en temps réel.
Les limites actuelles
Malgré les avancées, les obstacles restent nombreux.
- La résolution des images “reconstituées” reste très faible. Impossible aujourd’hui de capturer un rêve comme une vidéo claire;
- Les systèmes sont lourds et coûteux (IRM, IA, EEG), loin d’un usage domestique;
- L’interprétation est subjective : un même motif cérébral peut correspondre à plusieurs images selon le contexte;
- Il est encore très difficile de capter le son, les émotions, ou la narration d’un rêve.
Bref, nous sommes au stade du prototype expérimental. Mais les progrès sont rapides.
Pourquoi vouloir enregistrer ses rêves ?
La tentation est forte. Voici quelques applications possibles :
- Thérapeutique : les personnes souffrant de stress post-traumatique ou de cauchemars récurrents pourraient revoir, analyser et désamorcer leurs rêves.
- Créative : écrivains, cinéastes ou artistes pourraient puiser dans leurs rêves comme une matière première brute.
- Scientifique : cela aiderait à mieux comprendre la mémoire, la conscience et les mécanismes de la pensée.
Et bien sûr, il y a la simple curiosité personnelle : que fait vraiment notre cerveau la nuit ?
Un pouvoir qui pose des questions éthiques
Mais enregistrer les rêves pose aussi des dilemmes majeurs :
- Vie privée mentale : si une machine peut lire nos rêves, peut-elle lire nos pensées ?
- Consentement : que se passe-t-il si un employeur, un État ou une entreprise technologique demande l’accès à nos rêves ?
- Altération du sommeil : rêver en sachant que tout est enregistré pourrait changer notre rapport au sommeil, à l’intimité.
Ces questions, autrefois philosophiques, deviennent techniques. Sans doute faudrait-il alors légiférer et réfléchir avant que ces technologies deviennent grand public.
Demain, tous rêveurs enregistrés ?
L’idée de pouvoir revivre ses rêves reste partiellement de la science-fiction. Mais elle n’est plus hors d’atteinte. Les prototypes actuels posent les bases : capter l’activité cérébrale, décoder les images mentales, dialoguer avec le rêve. Ce n’est pas encore un “caméscope du subconscient”. Mais c’est un premier pas vers une interface inédite entre le cerveau et la machine, entre l’invisible et le visible.
Reste à savoir ce que nous ferons de ce pouvoir : nous émerveiller, nous soigner, créer… ou craindre d’être observé jusque dans nos songes !