Sommeil à l’épreuve de la montre : l’incroyable impact de six traits sur 172 maladies

Le sommeil, on le sait depuis longtemps, est essentiel à la santé. Mais une équipe internationale, menée par l’Université de Pékin et l’Army Medical University, a dévoilé un panorama encore plus vaste : six caractéristiques mesurées objectivement du sommeil sont associées au risque de 172 maladies différentes, couvrant tous les grands systèmes du corps humain. Ces résultats viennent d’une analyse dans la prestigieuse revue Health Data Science, portant sur 88 461 adultes suivis pendant environ 6,8 ans via des accéléromètres [des bracelets intelligents]. L’étude publiée le 3 juin 2025 dans Health Data Science marque un tournant. Elle révèle que la régularité de sommeil, le timing, l’efficacité et la stabilité du rythme circadien jouent un rôle tout aussi crucial, sinon plus, que la durée pure. Elle renouvelle profondément la définition d’un sommeil « sain » et ouvre une voie prometteuse : faire du sommeil non pas seulement un repos, mais un levier concret de prévention contre de nombreuses maladies chroniques.


Six traits, un outil objectif

L’originalité de cette étude tient à deux points. D’abord l’usage de données objectives, issues de capteurs portés au poignet, capables d’estimer avec précision le moment de s’endormir, la durée réelle de sommeil, l’efficacité (temps passé endormi versus éveillé la nuit), la fragmentation (nombre de réveils nocturnes), la régularité journalière et l’amplitude de l’activité jour/nuit.

Et si la durée de nos nuits avait un impact sur la santé plus important qu'on ne le pensait ?
Photo © Anastasiya Vragova

Ensuite, elle dépasse les traditionnelles études sur la durée de sommeil : elle considère dès le départ que la régularité, le timing et la structure du sommeil peuvent eux aussi influencer la santé. Les chercheurs comparent leur approche avec les méta-analyses antérieures fondées sur des questionnaires subjectifs et montrent que nombre d’associations avec des maladies étaient absentes ou biaisées dans les études passées.


Panorama impressionnant des maladies concernées

Parmi les 172 maladies identifiées, 92 montrent que plus de 20 % du risque est attribuable à un ou plusieurs traits de sommeil défavorables. Dans 42 cas, le risque est doublé ou plus en cas de mauvais sommeil. Par exemple :

  • La cirrhose hépatique (ou fibrose sévère du foie) voit son risque multiplié par 2,57 pour ceux qui se couchent régulièrement après 0 h 30.
  • La gangrène (nécrose tissulaire souvent due à un mauvais flux sanguin) est associée à un risque multiplié par 2,61 chez les personnes avec une faible stabilité de rythme jour/nuit.
  • La maladie de Parkinson, avec un risque attribuable de 37 % aux anomalies de sommeil.
  • Le diabète de type 2, à hauteur de 36 % de risque attribuable.
  • Insuffisance rénale aiguë : 21,8 %.
  • Obésité, thyrotoxicose, incontinence urinaire : chacun avec une part de risque liée au sommeil proche ou supérieure à 30 %.

D’autres maladies notables faisant partie des 172 incluent maladies cardiovasculaires, respiratoires (échec respiratoire), ostéoporose, maladies neurologiques, troubles gastro-intestinaux, cancers, lésions osseuses/fractures, incontinence, insuffisance rénale chronique et complications métaboliques.


Pourquoi tant de maladies ? Un lien avec l’inflammation et le métabolisme

Les chercheurs suggèrent que certains mécanismes biologiques sous-jacents pourraient expliquer ces liens frappants. Les anomalies du rythme circadien ou le sommeil fragmenté entraîneraient une activation inflammatoire chronique, perturbant la régulation hormonale et métabolique. Les niveaux accrus de cytokines inflammatoires contribueraient ainsi au développement de multiples maladies chroniques. Des altérations de la fonction respiratoire ou métabolique augmenteraient aussi la sensibilité à certains diagnostics médicaux.


Le grand enseignement : durée vs qualité vs régularité

Une idée reçue remise en cause : la durée de sommeil seule ne suffit pas. L’étude montre que, bien souvent, les traits de régularité et de timing sont plus puissants pour prédire le risque que le nombre d’heures. Beaucoup de personnes qui se déclaraient « dormeurs très longs » (≥ 9 h) dormaient en réalité moins de 6 h lorsque mesuré objectivement, ce qui fausseait les liens établis précédemment entre long sommeil et maladies cardiovasculaires ou AVC.

En fait, 57,6 % des maladies étaient associées à un seul des six traits, ce qui souligne la spécificité des liens : la fragmentation nocturne, la courte durée, la mauvaise efficacité ou l’habitude de se coucher tard n’ont pas les mêmes conséquences. La prédominance n’est pas toujours du côté de la durée.


Zoom sur quelques maladies et liens avec le sommeil

1. Cirrhose et maladies hépatiques graves

Quand on va systématiquement au lit après 00 h 30, le risque de cirrhose ou fibrose hépatique est plus que doublé (x 2,57). Le timing tardif perturbe la régulation hormonale, la digestion et les mécanismes de détoxification du foie.

2. Gangrène

La faible stabilité du rythme circadien, c’est-à-dire des horaires de sommeil très irréguliers, est associée à une multiplication du risque de gangrène par 2,6. Des fluctuations sanguines, une mauvaise circulation ou une inflammation locale pourraient exacerber la fragilité vasculaire.

3. Diabète de type 2

Les individus avec certaines anomalies du sommeil présentent un risque accru de diabète jusqu’à 36 % lié à leurs habitudes nocturnes. Le sommeil irrégulier perturbe la sécrétion d’insuline et la régulation du glucose dans le sang.

4. Maladie de Parkinson

Le lien avec l’arythmie du sommeil ou l’irrégularité est également fort : jusqu’à 37 % de risque attribuable selon les habitudes de sommeil. On suspecte que l’inflammation neurodégénérative et la perturbation des rythmes circadiens peuvent précéder ou accélérer l’évolution vers la maladie de Parkinson.

5. Insuffisance rénale aiguë

Un risque accru d’environ 21,8 % est lié aux traits de sommeil perturbés, notamment la fragmentation et la faible qualité globale du sommeil. Une liaison possible tient à l’impact sur les marqueurs inflammatoires, la pression sanguine ou l’équilibre hydrique.

6. Obésité, thyrotoxicose, incontinence urinaire…

Chacune de ces conditions a une fraction importante du risque liée au mauvais sommeil : environ 30 %. Par exemple, l’obésité est fortement liée aux habitudes nocturnes irrégulières et aux déficits en sommeil réparateur ; l’hyperthyroïdie (thyrotoxicose) peut être en partie déclenchée ou aggravée par des perturbations du rythme circadien ; l’incontinence urinaire, souvent silencieuse, peut être aggravée par des réveils fréquents et de la fragmentation du sommeil.


Comparaison objective vs subjective

Les méta-analyses précédentes reposaient largement sur des questionnaires où les gens indiquaient eux-mêmes la durée ou la qualité de leur sommeil. Mais cette étude montre que les données objectives et subjectives ne concordent pas toujours : par exemple, près de 22 % des « long sleepers » subjectifs dormaient en réalité moins de 6 h. Ce biais explique probablement pourquoi certaines études antérieures avaient trouvé un lien entre long sommeil et maladies cardio‑vasculaires, alors que cette nouvelle étude objective n’en retrouve que un seul cas pertinent.


Limites de l’étude

Les auteurs soulignent plusieurs points à garder à l’esprit :

  • Les participants sont principalement des adultes d’âge moyen ou plus âgés, issus du Royaume‑Uni, ce qui limite la généralisation à toutes les populations.
  • Le sommeil n’a été mesuré qu’un seul moment (quelques jours) au début de l’étude, puis on suit les maladies pendant 6,8 ans – on ignore si les habitudes ont changé depuis.
  • L’étude ne tient pas compte spécifiquement de certains diagnostics cliniques tels que l’apnée du sommeil ou l’insomnie, qui peuvent jouer un rôle majeur.
  • Enfin, il reste un risque de biais de causalité inversée : certaines maladies latentes peuvent déjà affecter le sommeil avant même le diagnostic officiel.

Vers une révolution des conseils de santé publique

Ce travail invite à repenser la définition de « bon sommeil ». Ce ne sont plus seulement les 7 à 9 heures par nuit qui comptent, mais aussi la régularité, le moment du coucher, la structure du sommeil et la qualité objective. Les habitudes modifiables — se coucher à une heure fixe, limiter les variations inter‑jour, éviter les réveille‑couche fréquents — pourraient réduire de façon significative le risque de dizaines de maladies chroniques.

Les chercheurs envisagent de futures études qui testeront si intervenir sur ces habitudes de sommeil réduit réellement le risque de maladies à long terme, une étape cruciale pour confirmer la causalité.


Quelques conseils pratiques inspirés de l’étud

Même si tu ne veux pas de listes, voici ce que le lecteur moyen peut retenir sans formaliser :

  • L’idéal n’est pas seulement de dormir suffisamment, mais de le faire de façon régulière, à une heure de coucher stable, avec un rythme jour/nuit cohérent et sans trop de réveils nocturnes.
  • Le monitoring quotidien (bracelet connecté ou actimétrie) pourrait devenir un outil de prévention santé.
  • Les résultats renforcent l’idée que le sommeil fait partie des comportements modifiables aux effets concrets sur la santé générale.
  • Il ne s’agit pas d’alarmer, mais d’inviter à prendre conscience que les irrégularités nocturnes — comme veiller tard de façon habituelle ou connaître des réveils fréquents — pourraient peser lourd sur l’avenir médical, même en l’absence de maladie aujourd’hui.

Sources :

Lien direct vers l’étude originale dans Health Data Science : Phenome‑wide Analysis of Diseases in Relation to Objectively Measured Sleep Traits … (Health Data Science)
Massive Study Links 6 Sleep Traits to Risk of 172 Diseases
Your sleep schedule could be making you sick, says massive new …
Study finds significant associations between sleep traits and 172 diseases
Irregular Sleep Linked to 172 Diseases – Neuroscience News
Phenome‑wide Analysis … PubMed PMID: 40464054
Irregular sleep may raise risk of 172 diseases …
Hidden sleep danger could increase risk of 172 diseases, major study reveals