À quoi rêvent les animaux ?

Chaque nuit, des millions d’êtres vivants ferment les yeux et plongent dans un univers qui nous échappe : humains… et animaux ! Ils bougent, frémissent, vocalisent. Certains se figent, d’autres tremblent. Depuis plusieurs décennies, les scientifiques cherchent à comprendre ce mystère : les animaux rêvent-ils ? Et si oui, à quoi rêvent-ils ? Les travaux de David M. Peña-Guzmán, philosophe à l’Université d’État de San Francisco, relayés notamment dans un long article des Nouvelles de l’Université de Chicago, offrent un éclairage passionnant sur cette question qui dépasse la biologie pour toucher à la philosophie de l’esprit et à l’éthique.

Des signes indiscutables

L’observation quotidienne d’un chien qui pédale dans le vide pendant son sommeil, d’un chat qui miaule en dormant ou d’un éléphant qui sursaute au milieu de la nuit alimente depuis longtemps les anecdotes sur les rêves des animaux. Mais ce n’est que depuis l’avènement de l’électroencéphalographie (EEG) dans les années 1950 qu’on a pu associer ces comportements à des phases précises de sommeil.

Le sommeil des animaux n’est pas toujours paisible… Photo © Michael Wang

Chez l’être humain, le rêve survient principalement pendant le sommeil paradoxal, ou REM (Rapid Eye Movement), une phase marquée par des mouvements oculaires rapides, une activité cérébrale intense et une atonie musculaire. Or, les mêmes caractéristiques ont été observées chez un large éventail d’animaux : chiens, chats, rats, oiseaux, pieuvres… Leur cerveau produit les mêmes ondes électriques que le nôtre pendant nos rêves les plus vivaces.

En 2001, une équipe du MIT a démontré que les rats rejouaient mentalement dans leur sommeil les parcours de labyrinthe appris pendant la journée. En enregistrant l’activité de leurs neurones hippocampiques, les chercheurs ont découvert que les séquences d’activation nocturnes reproduisaient fidèlement celles des explorations diurnes, comme s’ils “répétaient” leurs expériences. Ces résultats ont ouvert la voie à l’idée que le rêve est une fonction d’apprentissage et de consolidation de la mémoire, partagée par de nombreuses espèces.

Le rêve comme miroir de la conscience

Dans son livre When Animals Dream: The Hidden World of Animal Consciousness, Peña-Guzmán va plus loin. Selon lui, le rêve implique plus que de simples réflexes nerveux : il révèle une forme de conscience, qu’il appelle « conscience secondaire », capable de manipuler des images mentales et des souvenirs. Si les animaux peuvent rejouer, recombiner et ressentir des expériences en dehors de la réalité immédiate, cela signifie qu’ils possèdent un monde intérieur plus riche qu’on ne le pensait.

Cette idée remet en cause la frontière stricte que l’on a longtemps tracée entre les humains et les autres animaux. Rêver, ce n’est pas seulement réagir : c’est aussi imaginer, se souvenir, parfois même anticiper. Un chien qui gémit dans son sommeil pourrait se voir courir après une proie ou retrouver son maître perdu. Un éléphant traumatisé pourrait revivre un épisode douloureux, à la manière d’un cauchemar humain.

Des cauchemars dans la savane

Photo © Rachel Claire

Des recherches récentes suggèrent en effet que les animaux ne se contentent pas de revivre des scènes agréables. Dans la savane africaine, des éléphants ayant survécu à des attaques de braconniers présentent des troubles du sommeil : éveils soudains, agitation, comportements d’évitement en dormant. Des études en laboratoire sur des rats ont également mis en évidence des réveils paniqués et des phases REM perturbées après des expériences traumatisantes, comme des chocs électriques. Ces observations rapprochent le sommeil des animaux des troubles post-traumatiques humains.

Ces cauchemars ont une fonction : ils participeraient à l’intégration des émotions intenses dans la mémoire, atténuant progressivement leur impact. Chez l’homme, la théorie de la « thérapie nocturne » avance que le sommeil REM aide à traiter les souvenirs douloureux. Rien n’indique que les animaux en soient incapables, au contraire.

Les rêves des oiseaux et des pieuvres

Loin d’être un privilège des mammifères, le rêve semble aussi présent chez d’autres lignées évolutives. Les oiseaux, dont la physiologie du sommeil ressemble beaucoup à celle des mammifères, vocalisent et rejouent leurs chants en dormant, vraisemblablement pour les consolider ou les perfectionner. Une expérience menée sur des pinsons a révélé que leur cerveau produisait la même activité électrique pendant la nuit que lorsqu’ils chantaient éveillés.

Plus surprenant encore, des céphalopodes comme les pieuvres et les seiches ont été filmés en train de changer de couleur, d’agiter leurs tentacules et d’afficher des motifs complexes pendant des phases de sommeil actif. Ces comportements suggèrent des cycles de sommeil similaires à notre REM, et donc la possibilité d’une activité onirique. Chez ces animaux dotés d’une intelligence remarquable et d’un système nerveux décentralisé, le rêve pourrait avoir évolué indépendamment, comme un besoin universel lié à la mémoire et à la cognition.

Pourquoi rêvent-ils ?

Si les rêves sont si répandus dans le règne animal, c’est qu’ils servent à quelque chose. Chez l’homme, ils contribuent à la consolidation des apprentissages, à la résolution de problèmes et à la régulation des émotions. Les expériences chez les rats et les oiseaux appuient cette hypothèse : après une période d’apprentissage intensif, leur sommeil paradoxal augmente, et les performances s’améliorent après le repos.

Peña-Guzmán insiste sur la dimension créative et réparatrice du rêve : il permet au cerveau d’explorer des situations nouvelles, de se préparer à des défis, de digérer des traumatismes. Dans ce sens, le rêve est une fonction adaptative qui augmente les chances de survie, et qui n’appartient pas qu’à nous.

Un appel à l’éthique

Reconnaître que les animaux rêvent, qu’ils ont une vie intérieure, qu’ils peuvent revivre leurs joies comme leurs peines pendant leur sommeil, oblige à reconsidérer notre rapport à eux. Peña-Guzmán souligne que cette découverte a des implications éthiques : si nous savons que les animaux éprouvent des émotions complexes, et même qu’ils en portent la trace dans leurs nuits, nous avons le devoir de leur épargner souffrance et terreur, éveillés comme endormis.

Ce constat donne du poids aux débats sur le bien-être animal, en particulier dans les élevages industriels, les laboratoires ou les zoos, où le stress et la privation de sommeil sont monnaie courante. Permettre aux animaux de dormir suffisamment et de rêver pourrait être une composante essentielle d’une vie digne et respectueuse.

Le mystère demeure

Sauvages ou domestiques, les animaux rêvent aussi
Photo ©Du01b0u01a1ng Nhu00e2n

Malgré ces avancées, le rêve animal reste une énigme. Nous ne pouvons pas interroger un chien sur la scène qu’il vient de vivre, ni demander à une pieuvre de raconter ses visions nocturnes. Les outils modernes comme l’IRM fonctionnelle et l’électroencéphalographie apportent des indices, mais ils ne nous donnent pas accès à l’expérience subjective. Ce qui se passe dans l’esprit d’un animal endormi reste, en partie, un secret.

Mais à force d’observations, d’expériences et d’humilité, nous commençons à percer le voile. Nous découvrons que nous partageons avec les autres espèces non seulement la faim et la peur, mais aussi le besoin de rêver, de revivre et de réinventer la vie dans le silence de la nuit.


Sources

  • Peña-Guzmán, D. M. When Animals Dream: The Hidden World of Animal Consciousness, Princeton University Press, 2022.
  • Nouvelles de l’Université de Chicago : « Do animals dream? », https://news.uchicago.edu/do-animals-dream-david-m-pena-guzman
  • Wilson, M. A. & McNaughton, B. L. « Reactivation of hippocampal ensemble memories during sleep », Science, 1994.
  • Louie, K. & Wilson, M. A. « Temporally structured replay of awake hippocampal ensemble activity during REM sleep », Neuron, 2001.
  • Ribeiro, S. et al. « Brain gene expression during REM sleep and learning », Nature, 2002.
  • Frank, M. G. & Benington, J. H. « The role of sleep in memory consolidation and brain plasticity: dream or reality? », The Neuroscientist, 2006.
  • Genzel, L. et al. « The role of rapid eye movement sleep for amygdala-related memory processing », Neurobiology of Learning and Memory, 2015.
  • Herberholz, J. & Marzluff, J. « Comparative cognition: a view from the animal kingdom », Nature Reviews Neuroscience, 2020.
  • National Geographic France, « Observation : de quoi rêvent les animaux pendant leur sommeil ? », https://www.nationalgeographic.fr/animaux/psychologie-animale-observation-de-quoi-revent-les-animaux-pendant-leur-sommeil
  • National Geographic, « Do Animals Dream? », https://www.nationalgeographic.com/animals/article/do-animals-dream

Un commentaire

Laisser un commentaire